Francesco Petrarca

Le 26 avril 1335, le poète et humaniste italien Francesco Petrarca (*1304 +1374) se met en route pour faire l’ascension du Mont Ventoux ( une montagne calcaire de 1912 m d’altitude située dans le sud des Préalpes françaises). Il a l’intention d’apprécier du sommet le vaste panorama du paysage s’étendant sous lui. « seulement poussé par l’envie de faire connaissance directe avec l’altitude inhabituellement élevée d’un lieu ».
Les personnes qu’il croise en chemin se contentent de secouer la tête pour manifester leur incompréhension – le projet de Pétrarque est trop en avance sur son temps … et même sur lui-même, comme on le voit en lisant la suite de ses descriptions dans son journal.

Pendant la montée, Pétrarque essaie d’expliquer et de justifier son entreprise par la comparaison avec l’élévation vers la félicité de l’âme qui se trouve aussi « très élevée et que l’on atteint… par une voie escarpée » - en espérant jouir d’en haut de la grande nature environnante pour « se rappeler la présence divine aimante». Arrivé au sommet, il est comme « saoul » - touché par le souffle inhabituel de l’air et l’ampleur du panorama.
Pour sortir de cet état proche du rêve, pour comprendre ce qu’il lui arrive, Pétrarque essaie d’expliquer cette expérience avec la tradition philosophique de la théorie du cosmos. Cosmos est pris dans son sens originel qui signifie la nature dans sa globalité, la nature dans son approche et son origine globale cosmique – et pas le monde des objets se décomposant en multiples détails. Théorie pris dans son sens originel signifie « observation », « contemplation », ceci dans un premier temps au sens d’une plongée philosophique dans sa propre observation pensante orientée vers le divin. De ce fait théorie du cosmos signifie au sens originel, non pas une théorie abstraite sur le cosmos mais la vision directe du cosmos, cosmos signifiant « nature » et « nature » signifiant la nature d’une chose, son essence, son caractère.

Finalement, Pétrarque cherche de l’aide dans le livre qu’il a toujours avec lui, les Confessions de saint Augustin. Cependant Augustin réprouve l’expérience de Pétrarque comme étant « un oubli de soi ». Pétrarque est comme abattu et abandonne le sommet – enrichi par cette expérience mais considérant qu’il a échoué.
Cependant, pour la compréhension de nos temps modernes, ce récit de Pétrarque est particulièrement éclairant. C’est vraisemblablement avec les notes du journal de Pétrarque la première fois dans la tradition européenne qu’est relatée une expérience au cours de laquelle est observée la nature comme un tout en tant que paysage, c’est-à-dire visible par les sens autour de soi. Dans la tradition philosophique de la théorie du cosmos, la totalité était réservée à la contemplation spirituelle. Ce qui était devant les yeux des hommes, la nature visible environnante, restait pour ainsi dire sans virulence (5). La théorie du cosmos se déroulait dans les écoles, dans les cellules des monastères et dans les profondeurs de l’âme.

Mais avec l’observation de l’ensemble de la nature en tant que paysage on atteint une nouvelle forme de la théorie du cosmos. Le paysage est la nature qui est présente esthétiquement au regard pour un observateur sentant et ressentant. Le paysage n’apparaît qu’à partir du moment où l’être humain se penche vers la nature avec tous ses sens sans objectif utilitaire dans une « libre » contemplation.

Pétrarque nous incite à poursuivre ce qu’il a commencé : réaliser la nature en tant que paysage.


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